Partager l'article ! Les étoiles de Saint-Vincent: Digne-les-Bains, ma ville de naissance, capitale de la lavande, préfecture de ...
Digne-les-Bains, ma ville de naissance, capitale de la lavande, préfecture des Alpes de Haute-Provence, n'a pas toujours été connue que pour son thermalisme. Dans le courant du XIXe siècle, sous l'impulsion et la créativité d'Antoine Colomb, elle a acquis une renommée grâce à ses bijoux réalisés à partir d'un matériau abondant sur les pentes de la colline de Saint-Vincent, les pentacrines, plus connus sous la jolie appellation "d'étoiles de Saint-Vincent".
Les pentacrines, qu'es aço ?
Il s'agit d'un animal marin fossilisé datant du jurassique inférieur, un Crinoïde ( du grec krinon, lis et eidos, forme ) de la classe des Echinodermes comparable aujourd'hui à un oursin, son plus proche parent avec les étoiles de mer. De par sa forme assimilable à une plante, son nom commun est le "lys de mer". Les sites fossilifères se trouvent un peu partout en France ( Ardèche, vignobles des vins doux du Jura, en Lorraine avec les grottes de Pierre-la-Treiche, Charentes, en Isère avec l'Isle-Crémieux..... ) et dans le monde ( Maroc, littoral anglais vers Folkestone..... ) enfin, là où il y avait la mer au moment de la division de la Pangée.
Les pentacrines dignoises ( pentacrine au singulier, est du genre masculin ! ) se présentent sous forme de pierres noires étoilées à cinq angles saillants, les surfaces comme gravées :
- Les troques, quand elles sont séparées des unes des autres,
- Les entroques, quand elles sont attachées entre elle.
Pierre Gassendi, le mathématicien, philosophe, astronome et théologien célèbre, enfant du pays, les décrits ainsi dans le courant du XVIIe siècle :
Tel est le cas de (ces pierres) souvent de couleur foncée - si bien que les autres pierres aussi sont nommées Astéries comme la pierre étoilée - qui se distinguent selon les incisions particulières qui ont l'aspect d'étoiles pentagoniques, dont les cinq sommets se recoupent selon des demi-cercles vers le centre. Et si les étoiles ne sont pas séparées, elles ressemblent à des colonettes cannelées - les interstices des angles pouvant ne pas être complètement bouchées mais légèrement creusés.......
Pierre Gassendi ( Digne, 1592 - Paris, 1655 )
Quant au botaniste, Simon Jude Honnorat, dans son Dictionnaire de la langue d'Oc ancienne et moderne, voici la définition qu'il en donne au XIXe siècle.
Piera se Sant Vincèns : s.f. Nom qu'on donne à Digne aux débris fossiles des encrines qu'on a tour à tour nommées astroïtes, étoiles de mer pétrifiées, pentacrines, etc ....
Connues donc depuis très longtemps, elles étaient employées pour se protéger des maléfices et des envoûtements. Les bergers les utilisaient comme talismans placés dans les murs où les toits des bergeries, contre la foudre. Cet aspect des choses s'explique par la forme elle-même : celle d'un pentagramme. L'étoile flamboyante ou de vie symbolise la perfection. Le noir qui unit toutes les couleurs, joue également de son importance : dans la liturgie, il est le symbole de la survie et de l'éternité.
C'est avec les magnifiques créations d'Antoine Colomb de 1850 à 1906, à l'enseigne L'étoile des Alpes, que les étoiles de Saint-Vincent se firent vraiment remarquées et devinrent le symbole de Digne. Surnommé le "Benvenuto Cellini dignois" il obtint plusieurs distinctions pour son travail allant jusqu'à des commandes spéciales pour la République :
- Médaille de vermeil au concours Industrie de l'Exposition Universelle de 1855,
- Médaille de 1re classe au concours des Beaux-Arts de Digne en 1861,
- Concours du Mât de Cocagne en 1875.
Les touristes de passage et les colporteurs contribuèrent grandement à faire connaître ces bijoux identitaires, colliers, croix, pendentifs, boucles d'oreilles, broches dont les célèbres " Comètes", boutons de col, de manchettes, bagues, châtelaines, épingles à rubans, à chapeaux, de cravates, peignes à chignons, bijoux de pèlerinages. Ils furent de tous les évènements de la vie. Montés principalement sur argent, on en trouve néanoins à monture d'or, mais c'est plus rare.
Les étoiles et par conséquent les bijoux, eurent un tel succès qu'il ne fût jusqu'à Paul Arène qui ne les ait mises en poème dédié à l'amour malheureux de sa vie, Anaïs Roumieux, la fille du félibre Louis Roumieux. Il est dommage qu'elles ne lui aient pas plus porté chance : il ne se maria jamais. Le père de "Jean des Figues" n'a pas été protégé du mauvais oeil ! Il nous a laissé cependant ce beau poème dans l'Armana Prouvençau de 1873 que je vous laisse découvrir.
Paul Arène ( Sisteron, 1843 - Antibes, 1896 )
( Ma connaissance du provençal étant ce qu'elle est, soyez indulgent avec la traduction, elle n'est là que pour la compréhension ! )
LIS ESTELLO NEGRO
A Madamisello Anaïs, en ie mandant uno crous facho de peireto en forme d’estello que l’on trovo sus lou coulet
de Sant-Vincèn.
I
Vès-l’aqui, l’estello moureto. La
voici, l’étoile noiraude.
Ah ! pecaire ! que fre qu’avié,
Ah ! peuchère ! qu'elle grelottait,
Au bèu mitan di candeloto,
Au beau milieu des stalactites ,
Dins la frediero de nevié !
Dans la froidure du manteau neigeux !
Tenès, ves-l’aqui ! l’ai trouvado, Tenez, la voici ! je
l’ai trouvée,
Un jour de ceù clar e de fre
Un jour de ciel clair et de froid
Q’une ivernenco souleïado
Qu’un pâle soleil d'hiver
Fondié lou glas sus lis adré.
Fondait la glace sur les adrets.
Èro coume uno lagramuso,
Elle était comme un lézard,
Bevènt li rai e fernissènt ;
Buvant le rayon et frémissant ;
La cuière, jalado e nuso,
Je la cueillis nue et gelée,
Long dóu coulet de Sant-Vicèn. Sur la colline
de Saint-Vincent.
Avié per lie le roco duro…
Elle avait pour lit le rocher dur…
Dirias pas, emé si cinq rai
Ne dirions nous pas, avec ses cinq rayons
E si menùdi gravaduro,
Et ses menues gravures
Qu’es une estello pèr verai ?
Qu’elle est une étoile pour de vrai ?
Lou fum dis uiau la mascaro.
Noircie de la fumée des éclairs.
D’unte es toumbado ? res lou sa ; D’où est-elle
tombée ? Personne ne le sait ;
Mai sabé ieu, qu’es negro encaro Mais je
sais moi, qu’elle est noire encore
Di fio d’Amour qu’a traverssa ! Des feux
d’Amour qu’elle a traversés !
Li bouscatiero e li pastre
Les bûcheronnes et les bergers
De-fes acampon pèr lou sòu
En ramassent parfois par terre
D’aqueli pichot retra d’astre
De ces petites représentations d’astres
Que s’en croupo cènt em’un sòu ; Qui s’achètent cent
pour un sou.
E, un jour de marcat, lou divèndre, Et, un jour de marché,
le vendredi,
Quand li porton i gros moussu Quand
ils les portent aux Messieurs
E i sabènt de Digno, pèr vèndre, Et aux
savants de Digne, pour les vendre,
Se fai d’istòri aqui-dessu.
Chacun disserte à son sujet.
Se dis…. Mai iéu ame mies creire On raconte….
Mais moi j’aime mieux croire
Ço que creson lis escoulan
Ce que croient les écoliers
E ço qu’ensignavon li rèire.
Et ce qu’enseignent les anciens.
II
Parèis que, dempièi de milo an,
Il paraît que, depuis mille ans,
Tóuti lis fes que, dessus terro,
Toutes les fois que, sur terre,
Un parèu qu’Amour a crema
Un couple qu’Amour a brûlé
S’atrovo n’èstre plus ço quèro,
Se trouve n’être plus ce qu’il était,
E d’amour vai se desmana ;
Et d’amour va se sevrer ;
Tóuti li fes qu’une mestressso,
Toutes les fois qu’une maîtresse,
Pèr meichantige, à soun lesi,
Par méchanceté, à ses loisirs,
Abèuro dóu vin d’amaresso
Abreuve du vin d’amertume
Soun calignaire amouroussi ;
Son amant énamouré ;
E tóuti li fes, - acò’s pire,-
Et
toutes les fois, - cela est pire,-
Qu’un jouvenome, orre pagan
Qu’un jeune homme, hideux païen
De son cor amosso lou cire
Etouffe la flamme de son coeur
E pièi se chalo en renegant ;
Et se complait dans sa trahison ;
Uno, alor, dis pùris estello
Une,
alors, de ces claires étoiles
Que s’en vèi lou cèu clavela
Dont les pointe semblent cribler le ciel
De nèblo e de nièu s’enmantello
D’un manteau de brouillard et de nuit s'enveloppe
E pren lou dòu, apereila.
Et s'endeuille au fond du firmament.
Afrejòulido, malancòni,
Frileuse, mélancolique,
Trantaianto, coulor de sang,
Vacillante, couleur de sang,
L’estello claro intro en angòni,
L’étoile claire entre en agonie,
E s’amosso, e vai cabussant
Et s’éteint, et va s'écroulant
Au travès dis Astre et di Mounde !… A travers des Astres
et des Mondes ! …
Turtant de pople de souléu
Heurtant des peuples du soleil
Fau que long-tems bounde e rebounde ; Il lui faut longtemps bondir et
rebondir
Pièi s’aclapo dins nòsti nèu.
Avant de choir dans notre neige.
E n’i ’a coume açò de mountagno.
Et il n’y a ainsi des montagnes.
Qu’amoulounado trouvaren :
Qu’amoncellements vous trouverez
:
Serre d’amour, coumbo de lagno,
Cimes d’amour, vallées de douleurs,
Que de li vèire fai segren.
Que de les voir nous brise l'âme.
III
Vès l’aqui, l’estello moureto.
La voici, l’étoile
noiraude.
Ah ! pecaire, que fre qu’avié,
Ah ! peuchère ! qu'elle
grelottait
Au bèu mitan di candeleto,
Au beau milieu
des stalactites,
Dins la frudièro di nevié !
Dans la froidure du manteau neigeux !
Estello que lou cèu ie manco,
Etoile que lui ciel lui manque,
Coulomb*, emé soun gàubi gènt,
Colomb*, avec son adresse parfaite
En memòri de la nèu blanco,
En mémoire de la neige blanche,
L’a ’ncadrado d’un fiéu d’argent ;
L’a encadrée d’un fil d’argent ;
E se Naïs la voù rejougne,
Et si Naïs la veut serrer,
Pauro estello sènso belu,
Pauvre étoile sans étincelle,
Dins li riban de soun jougne,
Dans le ruban de son corsage,
Regretara pas soun cèu blu !
Elle ne regrettera pas son
ciel bleu !
Pau Areno
Digno, en Nouvèmbre 1871
*Orfabre de Sisteroun
N.B : Paul Arène fait d'Antoine Colomb un orfèvre de Sisteron. Antoine Colomb est bien de Digne où il est né le 13 juin 1826, rue de la Mairie. Il était lui-même fils d'un bijoutier. Il fût envoyé à Paris pendant 4 ans où il apprit la joaillerie dans l'atelier de Froment-Meurice.
Aujourd'hui, les pentacrines font la joie des collectionneurs. De source sûre , il n'y aurait guère que Sybel Créations à Saint-Rémy de Provence qui reproduit encore ces bijoux régionaux. Il y a deux ans, c'est à cette enseigne que je me suis adressée pour une paire de dormeuses.
A Digne, il semblerait par ouï-dire que seule la Bijouterie Commeiras soit héritère de ce savoir-faire. Mais je n'en suis moins sûre !
Quoi qu'il en soit, s'il vous prenait l'envie d'aller en ramasser, sachez que le site est protégé par la Réserve Géologique de Haute-Provence depuis 1984. Hormis celles mises à jour par l'érosion qu'on ne vous y prenne pas à gratter dans la gangue. Vous pourriez à le payer très cher !
Pour en savoir plus sur les bijoux d'étoiles, je vous conseille le très beau livre de Viviane Hervois
De ces bijoux, accessoires du costumes qu'ils ne pourraient en être dissociés, il en est parlé également dans le livre suivant :
Le livre de Viviane Hervois est à mes yeux la référence absolue traitant de ce sujet. Il est la source principale de cet article.
Les deux titres présentent aussi, le poème de Paul Arène dans des traductions similaires. Cela me réjouit et me conforte dans l'idée que la mienne n'est pas des plus mauvaises. Si j'avais été plus attentive, cela m'aurait évitée de le rechercher sur le net et le travail de traduction qui, il va s'en dire n'a pas été un mauvais excercice en soi ! Et puis, je sais désormais, dans quel Armana Prouvençau, il se trouve. Autant dire, que cela a été comparable à rechercher une aiguille dans une meule de foin !
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