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Si les coiffes de nos provinces sont les éléments qui permettent d’identifier de prime abord l’origine géographique d’une fille
d’Eve, il en est de même avec d’autres pièces de costumes de nos vestiaires traditionnels. Ainsi en fut-il en Provence avec le droulet. Mentionné pour la première fois à Arles en
1715, dans un inventaire après décès, il a été porté tout au long du siècle des Lumières jusqu’au début du XIXe, évoluant sous l’influence des phénomènes de mode. Sous une forme différente, le
droulet a été également porté à Marseille. Pour les besoins d’une sortie avec l’association Le Ministère des Modes, fidèle aux costumes de ma Provence natale, j’ai tenté une reconstitution
de ce dernier pour un pique-nique sur le thème du Regency *. Seulement, ne possédant pas de patron et dans l’ignorance où nous sommes de la forme exacte de ce vêtement, aucun exemplaire n’ayant
su être transmis à notre connaissance, si ce n’est par une lithographie ** conservée dans les collections du Musée du Vieux Marseille, j’ai été amenée à remonter l’histoire du
costume pour tenter d’en comprendre l’origine et la forme. Je vous présente ici, le fruit de ma réflexion.
Le droulet, nom provençal d’autant plus est, est le diminutif de drole qui signifie «garçon ». Le droulet est un petit garçon, dans
le sens affectueux, de ce qui est charmant ou d’après le dictionnaire d’Honnorat, un garnement malicieux. D’après ces définitions, il semblerait donc que le droulet ne soit qu’une
«miniaturisation » d’un vêtement qui se veut d’essence masculine à l’usage des femmes. Cet emprunt à la garde-robe masculine n’est pas un cas isolé. La naissance de la robe volante ou
battante, que Madame de Montespan se plaisait à revêtir pour cacher ses grossesses, serait due à la volonté des femmes de porter les robes de chambre de leurs maris à une
période où l’on commence à s’intéresser dans la nonchalance à un aspect de l’intimité, dans le confort d’une pièce toute nouvelle au XVIIIe siècle, à l’usage des ces dames, le
boudoir. D’ailleurs, il n’y a pas à se tromper : la princesse Palatine désapprouvait le négligé de ce manteau de robe considérant, qu’il donnait l’impression d’être prise au saut du
lit. Les Arlésiennes, dans le costume populaire, à défaut d’un manteau de robe volumineux nécessitant l’utilisation d’un panier, ont peut-être préféré s’inspirer
d’un vêtement plus simple qui permettait l’aisance des mouvements et de la marche.
Les formes du droulet arlésien suivant ses évolutions avec les caractéristiques qui lui sont propres, c’est à dire, un vêtement à 4
basques flottantes, dégagé sur le devant, sans collet, m’ont amenée à considérer qu’il s’agissait peut-être d’une «miniaturisation » pour ne pas dire une féminisation de
l’ancien justaucorps puis de l’habit portés par ces messieurs. D'après Jules Quicherat et son Histoire du costume en France, il semblerait que le justeaucorps , lui-même dériverait, sous le
règne de Louis XIII, d'un vêtement plus ancien porté aussi bien par les hommes que par les femmes : la hongreline, un vêtement à quatres basques. Sous le règne du Roi-Soleil, cette
hongreline n'est plus guère portée que par la paysannerie.
Hongreline masculine sous Louis XIII
De la Régence à 1770 :
La forme la plus ancienne du droulet arlésien à larges basques (60 cm environ ) présentait un aspect juponnant comme le
justaucorps de la Régence puis de l’habit à la Française sous sa nouvelle dénomination après 1730. Avec ses fentes, au dos et sur les côtés, il en possédait bien des aspects.
Les fentes cachées dans les plis des côtés, sur le justaucorps puis sur l’habit s’expliquaient par le fait qu’elles permettaient de laisser passer le fourreau de l’épée.
Il ne faut pas oublier que la vocation première du justaucorps sous Louis XIV était un surtout à l’usage des militaires, passé ensuite au civil. La
manière même de replier les longues manches du droulet, comme un effet de revers, pour dénuder les avant-bras, ne serait-elle pas en mettre en parallèle avec les manches
courtes du justaucorps dont les parements ouverts en aile ou en oreille puis fermés, épousait la saignée du bras ?
Evolution du justaucorps depuis 1693 à 1710 (d'après Quicherat et Leloir)
Celui de milieu est celui d'un bourgeois, les deux autres ceux de gentilhommes.
Les manches pagodes sont à larges parements.
Justaucorps en 1700-1705, Victoria & Albert Museum
Justaucorps de bourgeois au centre en 1720 (d'après Leloir)
Justaucorps de la classe populaire - Les cris dans les rues de Paris -
Bouchardon - 1737-1742
Patrons du justaucorps à la fin du XVIIe siècle et aux environs de 1730
Entre 1730 et 1750, le justaucorps commence à perdre de son ampleur. Sur les patrons, les basques s’inscrivent dans ¼ de cercle alors qu’elles s’inscrivaient dans ½ cercle avant cette période. En 1740, les devants des justaucorps qui descendaient en ligne droite s'arrondissent légèremement pour épouser la forme du torse et biaisèrent jusqu'à la taille. C’est à ce moment là, que le justaucorps prend le nom d’habit à la Française, porté avec la veste (ancêtre du gilet ) et la culotte, à l’origine des costumes-3 pièces de nos hommes modernes.
Gentilhomme vers 1740
Entre 1750 et 1770, l’habit perd encore 1/3 de son étoffe, ses plis des côtés tendent à passer dans le dos dégageant
le gilet sur le devant. Ceci a pour conséquence, pour conserver la largeur des rabats de poche, la disparition des deux plis qui se trouvaient de par de d’autre de la fente
dos. Les manches s’allongent et deviennent plus étroites avec des parements ne dépassant pas plus d'une quinzaine de centimètres.
Habit vers 1755 (d'après Leloir)
Habit en 1755-1765, The Costume Institute
Habit en 1765-1770, Victoria & Albert Museum
Le droulet arlésien dans sa forme la plus ancienne autour de 1774-75
Museon Arlaten
De 1770 à 1782 :
Sous l’influence des modes à l’Anglaise plus pragmatiques, la silhouette tend à devenir plus filiforme, les volumes passant des
côtés dans le dos. Les plis de l’habit s’aplatissent et basculent sur les reins découvrant sur le devant, le gilet qui raccourcit et la culotte. Les manches sont collantes
avec des parements à peine débordants. Un petit col droit vient agrémenter l'encolure.
Habit en 1770, Victoria & Albert Museum
Habit en 1775-1785, Victoria & Albert Museum
Justaucops et gilet en 1775 - McCord Museum
Patron de l'habit en 1775
Les droulets arlésiens représentés dans les portraits peints par Antoine Raspal, à la même période, présentent cette particularité, de devants ouverts largement sur les corps à baleines ou les corps souples et les côtés, avec des manches rétrécies dans leur largeur. D’après les mesures relevées sur les exemplaires conservés au Muséon Arlaten, les basques sont réduites à 30 cm de large.
Droulet arlésien 1780-1790, Muséon Arlaten
Arlésienne aux yeux bleus Arlésienne aux
yeux marrons Arlésienne aux oeillets
Vers 1775-1780
Antoine Raspal
Musée Grobet-Labadié
Photo Robert Valette pour Wikipédia
Droulet arlésien vers 1780-89 - Museon Arlaten
Profil d'une Arlésienne et d'un gentilhomme vers 1780
Museon Arlaten - Kolher
Il est à noter que sous Louis XVI, le frac avec collet rabattu d’une couleur différente est préféré à l’habit porté plus volontiers à
la Cour. Le frac lui-même est un vêtement étriqué avec des pans rejetés en arrière et s’évasant sur le devant.
De 1782 à 1795
Sous l’influence de la mode néoclassique, (les ruines de Pompéi ont été identifiées en 1763), avec la recherche de la
verticalité, l’habit continue à se resserrer. La carrure déjà étroite se retrouve ainsi encore diminuée. Les devants fuient vers le dos condamnant pour certains, les poches
à la disparition qui se retrouvent prises alors dans la doublure de la basque. Les plis complètements plats, autrefois sur les côtés, se retrouvent ainsi très rapprochés
de la fente du milieu dos, toujours soulignés par la présence de deux boutons. Les manches extrêmement étroites sont fendues pour laisser passer la main et sont terminées par un
parement dit à la Marinière.
Habit vers 1780-1790, The costume Institute
Habit vers 1790, The Costume Institute
Patron d'un habit vers 1792 coupé à la manière des Lévites
The cut of the men's clothes - Nora waugh
Evolution de la disposition des dos des habits tout au long du XVIIIe siècle (d'après Leloir)
Dans le costume féminin, la taille remonte jusque sous les omoplates. Le droulet arlésien suit le même chemin. Les basques s’en trouvent réduites à la largeur d’un ruban de 8 cm de large. C’est cette forme qui sera encore portée au début du XIXe siècle principalement par les Légitimistes.
Droulet arlésien vers 1790-95 - Museon Arlaten
Habit vers 1804-1814, The costume Institute
A Marseille, le droulet présente quant à lui deux basques flottantes ornées de deux boutons à la taille, une manière peut-être de se
distinguer ainsi des Arlésiennes auxquelles elles auraient emprunté la forme du droulet, quand ce ne serait pas là le recyclage d'un habit masculin que l'on aurait retaillé, au
moment du blocus continental décrété par Napoléon pour contrecarrer le commerce anglais entre 1806 et 1811. Cette période a été particulièrement néfaste pour l'économie marseillaise et son
activité maritime. Sur la lithographie, si l’on distingue encore assez bien la forme des manches, en deux parties, étroites sur l’avant bras et bouffantes à l’épaule, une forme de manche que l’on
trouve en cette fin du XVIIIe siècle jusqu’à l’Empire, la forme du dos et des devants sont sujettes à toutes les interprétations. Dans la vidéo d’un
défilé de costumes traditionnels pour les 36 ans de l’Estrambord, il est présenté une reconstitution vers 1810***. Je n’ai pas été convaincue par la coupe qui en était
donné. Si le droulet arlésien s’est effectivement inspiré de l’habit masculin, il est juste de penser que le droulet marseillais a fait de même et a adopté la coupe de
l’habit à cette même période. Ceci expliquerait grandement la raison de la présence des deux boutons hérités du justaucorps de la Régence et de l’habit à la Française tout au long de
ses évolutions. Il est juste de penser que ces deux boutons sont là pour souligner deux plis plats mis de par et d’autre de la fente dos. De même son homologue arlésien contemporain, le
droulet marseillais se devrait être un vêtement dégagé sur le devant, ne prenant que les dessous de bras, pour mettre en évidence les hauts de robe à fermetures à rideaux et les
fichus.
Au sujet des boutons, j’ai eu une discussion avec une dame de mes connaissances à Marseille qui me disait qu’ils ne pouvaient
être là que par esprit de coquetterie. J’admets qu’elle n’a pas tord. Quelle plus belle coquetterie en effet que de s’approprier de ces accessoires parfois très luxueux réservés
à l’apanage du costume masculin ! A peine en trouvait-on sur les tenues de chasse et d’équitation des riches élégantes ou sur des compères de robes à la Française quand en
vint la mode après 1760 influencés par les devants boutonnés des mantuas, ou robes à l’anglaise, dont le modèle à été introduit en France par les illustrations de Hubert-François
Gravelot. Avec l’anglomanie, le bouton devient roi et d’autant plus que les femmes revêtent volontiers les redingotes jusque là portées exclusivement par les messieurs. Ce qui est étonnant,
à vouloir porter des coupes et des vêtements «fonctionnels » on pourrait presque dire qu’il y a là comme une volonté de vouloir s’échapper d’un carcan vestimentaire à une époque ou le costume
féminin se ferme bien souvent avec des laçages et à grand renfort d’épingles. Quelle liberté en effet que le boutonnage sur le devant des robes ? La «masculinisation » du
costume féminin ne serait-elle pas comme des prémices à l’émancipation, à la libération du corps avant même l’adoption des modes néoclassique qui gomme, il faut bien le dire,
toutes les traces de la féminité, hanches et taille. Si tel était le cas, il y aurait bien de la vanité à porter des accessoires et des vêtements de coupe masculine. Il
n’aura fallu qu’un changement de mentalités, un retour à la nature et la Révolution pour permettre cet état de fait.
Donc, dans l’idée que l’origine du droulet ne pouvait être que masculine, pour la réalisation de la toile du droulet
marseillais sur mannequin, je me suis appuyer sur la forme du dos de l’habit à la fin du XVIIIe-début du XIXe siècle avec un devant dégagé comme sur le droulet arlésien. Dans mon
esprit, le droulet ne peut être qu'un vêtement dégagé. Le corps est constitué de 4 pièces, les 2 devants et les 2 parties du dos. Les manches ont été relevées d’après un patron de robe vers
1790. Coupées dans le biais du tissu, elles sont ajustées, très longues et recouvrent les mains en s’évasant en entonnoir jusqu’aux premières articulations, les poignets
soulignés d’un ruban de velours. Je remercie mon contact pour ce petit détail. Ce que je prenais pour un repli du tissu sur la lithographie, après agrandissement, j'ai pu constater qu'il y
avait effectivement un ruban ou un galon. Je l'ai choisi ton sur ton avec mon ottoman de soie, le tissu de dessus dans l’esprit des anciens gros de Tours. Les basques et les
devants sont doublés d’une « perse », le dos et les manches dans un tissu à carreaux, genre rouenneries.
Je ne sais si mon interprétation est la bonne. J’ose espérer qu’elle sera seulement crédible. J’ai essayé de faire de mon mieux à partir d’un petite photo puisée dans le livre « Les Belles de Mai ».
Photos du Pique-nique Regency par Annie Seychat
Sur le site du Ministère des Modes
* Le Regency, terme anglais, couvre la fin du XVIIIe siècle jusqu’à 1820.
**Signée Lecomte, cette lithographie serait-elle due au peintre et illustrateur, Hippolyte Lecomte, 1791- 1857 ?
*** Michel Biehn dans son livre "En jupon piqué et robe d'indienne" date la lithographie vers 1819/20. Les manches
correspondant au style Troubadour annoncent les prémices du Romantisme.
Sources :
Histoire du costume d'Arles - Les formes sous l'Ancien Régime - Odile et Magali Pascal
Histoire du costume d'Arles - Tome II 1790-1810 - Néo-classicisme et Romantisme - Odile et Magali Pascal
Façon Arlésienne - Etoffes et Costumes au XVIIIe siècle - Museon Arlaten
L'arlésienne et la Mode Parisienne du XVIIIe à nos jours - Michèle Gil
Les Belles de Mai - Deux siècles de Mode à Marseille - Collections textiles du Musée du Vieux-Marseille ( XVIIIe - XIXe siècles)
En jupon piqué et robe d'indienne - Michel Biehn
Costumes de château - Le vêtement d'apparat et le vêtement domestique en Provence du XVIIIe au XXe siècle - Edition Rouge et jaune
Histoire du costume en Occident de l'Antiquité à nos jours - François Boucher
La mode - Art, histoire et société - Grazieta Butazi
Histoire de la mode et du costume - James Laver
Histoire de la mode - Bronwyn Cosgrave
Se vêtir au XVIIIe siècle - Madeleine Delpierre
Le costume - Tome III - Epoques Louis XIV et Louis XV - Jacques Ruppert
Le costume - Tome IV - Epoques Louis XVI et Directoire - Jacques Ruppert
Histoire du Costume de l'Antiquité à 1914 - Tome IX - Epoques Louis XIV de 1643 à 1678 - Maurice Leloir
Histoire du Costume de l'Antiquité à 1914 - Tome X - Epoque Louis XIV de 1678 à 1715, Epoque Régence de 1715 à 1725 - Maurice Leloir
Histoire du Costume de l'Antiquité à 1914 - Tome XI - Epoque Louis XV de 1725 à 1774 - Maurice Leloir
Histoire du Costume de l'Antiquité à 1914 - Tome XII - Epoque Louis XVI et Révolution de 1775 à 1795 - Maurice Leloir
A History of costume - Carl Köhler
The Cut of Men's Clothes 1600-1900 - Nora Waugh
Historical Fashion in détail - The 17th and 18th Centuries - Avril Hart and Susan North
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